Les armateurs chinois, regroupés au sein de coentreprises opaques avec des intermédiaires sénégalais, gambiens et mauritaniens. Ils disposent de licences de pêche délivrées par les ministères concernés, mais les conditions sont systématiquement violées. Les chalutiers désactivent leurs signaux AIS pendant plusieurs heures par nuit pour dissimuler des transbordements illégaux en mer, à destination de cargos frigorifiques battant pavillon de complaisance.
L’argent de la pêche illicite transite par des sociétés de trading à Hong Kong et à Singapour. Les profits sont colossaux : une tonne de farine de poisson se négocie 1 500 dollars sur le marché chinois. Au Sénégal, une partie des revenus est reversée à des cadres de la Direction de la protection et de la surveillance des pêches (DPSP) sous forme d’enveloppes mensuelles. Des commissaires de police maritime ferment les yeux, des agents des douanes falsifient les déclarations de capture.
Les perdants sont légion. Les pêcheurs artisanaux, qui représentent 600 000 emplois directs et indirects, voient leurs prises s’effondrer. La raréfaction du poisson provoque des tensions sociales et alimente l’émigration clandestine. Les femmes transformatrices de poisson, pilier de l’économie familiale, sont privées de matière première. Sur le plan nutritionnel, la population sénégalaise perd sa principale source de protéines animales bon marché.
Les rapports de force sont défavorables au Sénégal. La Chine, premier partenaire commercial et créancier, dispose de moyens de pression considérables. Dakar a besoin des investissements chinois dans les infrastructures et hésite à engager un bras de fer diplomatique pour quelques chalutiers. Les accords de pêche avec l’UE, en cours de renégociation, pourraient inclure des clauses de transparence, mais la mise en œuvre reste incertaine.
À terme, la surexploitation menace de provoquer un effondrement écologique du stock de sardinelles. Les pays voisins, qui subissent le même pillage, pourraient être tentés d’entrer dans une spirale de surenchère, chacun voulant profiter du gâteau avant qu’il ne disparaisse. La souveraineté alimentaire du Sénégal est en jeu, et avec elle, la paix sociale sur le littoral.
