Pour comprendre ce qui se passe aujourd'hui, il faut remonter à la bombe qui a éclaté en février 2025. Le rapport de la Cour des comptes, publié après un audit approfondi commandé par les nouvelles autorités, révèle l'ampleur de la manipulation des données budgétaires sous l'ère Macky Sall. Les chiffres donnent le vertige : le ratio dette/PIB a été corrigé de 74,4 % à 99,7 % à fin 2023, soit un ajustement de 25 points de pourcentage. Le déficit budgétaire, lui, avait été présenté comme contenu autour de 4,9 % du PIB entre 2019 et 2023. Il s'établissait en réalité à 12,3 % en moyenne — soit près du triple de ce qui était annoncé.
Edward Gemayel, chef de mission du FMI pour le Sénégal, a qualifié cette situation de « cas inédit » sur le continent africain. L'institution de Bretton Woods a suspendu son programme d'aide de 1,8 milliard de dollars, gelant des décaissements cruciaux pour un État qui en avait besoin pour financer ses services de base.
À fin 2024, la situation s'était encore dégradée. La dette de l'administration centrale est estimée à 105,7 % du PIB, tandis que la dette publique consolidée — intégrant les entreprises publiques et parapubliques — culminait à 132 % du PIB, soit plus de 23 500 milliards de FCFA. Le déficit budgétaire de l'année 2024 s'est quant à lui établi à 13,4 % du PIB, un niveau qui place le Sénégal parmi les économies les plus déséquilibrées de la zone UEMOA, dont la norme communautaire fixe le seuil maximal à 3 %.
Derrière ces ratios abstraits se cache une réalité très concrète pour les finances de l'État : chaque franc emprunté doit être remboursé, avec intérêts. Et la facture est lourde. Au premier trimestre 2025 seulement, plus de 822 milliards de FCFA ont été mobilisés pour honorer les échéances de la dette — soit une hausse de 24 % sur un an. Cette charge colossale réduit mécaniquement les marges de manœuvre budgétaires disponibles pour les investissements productifs, les services sociaux et le fonctionnement de l'administration.
La notation de crédit du pays a subi les conséquences directes de cette détérioration. L'agence Moody's a abaissé la note souveraine du Sénégal de « Ba3 » à « B1 », signalant une augmentation du risque de défaut perçu et renchérissant de facto le coût des emprunts futurs sur les marchés internationaux. C'est un cercle vicieux classique : plus la dette est importante et mal notée, plus les taux d'intérêt exigés par les prêteurs sont élevés, ce qui alourdit encore le service de la dette.
Le PRES : un plan de redressement ambitieux aux effets sociaux douloureux
Face à cette situation, le Premier ministre Ousmane Sonko a dévoilé le 1er août 2025 au Grand Théâtre de Dakar le Plan de Redressement Économique et Social (PRES), baptisé « Jubbanti Koom » — signifiant en wolof « redresser ce qui est tordu ». L'objectif : mobiliser 5 667 milliards de FCFA entre 2025 et 2028, ramener le déficit à 3 % du PIB d'ici 2027 et retrouver la confiance des partenaires financiers internationaux.
La trajectoire de consolidation est documentée : déficit à 12,8 % en 2024, 7,8 % en 2025, 5,37 % en 2026, puis 3 % en 2027. Pour tenir ce cap, le PRES vise 760 milliards de FCFA de recettes nouvelles en 2026 en s'appuyant sur plusieurs leviers : la taxation des jeux de hasard (300 milliards de FCFA attendus), la taxation du mobile money (76,5 milliards), la régularisation foncière, et des accises renforcées sur l'alcool et le tabac.
Sur le plan de la mobilisation fiscale, les résultats sont encourageants. La Direction générale des Impôts et des Domaines a mobilisé 2 915 milliards de FCFA en 2025, en progression de 12 % par rapport à 2024. La TVA intérieure enregistre à elle seule une hausse de 20 %. La pression fiscale est ainsi portée de 19,3 % à 23,2 % du PIB — une hausse significative, réalisée non par l'augmentation des taux mais par l'élargissement de l'assiette et l'intégration de secteurs jusqu'ici sous-taxés.
Mais ces performances fiscales ont un revers : elles se traduisent par une pression accrue sur les ménages et les petites entreprises. La taxation du mobile money — outil quotidien de millions de Sénégalais pour envoyer de l'argent, payer leurs factures ou recevoir des transferts — est perçue par de nombreux économistes comme un impôt régressif, frappant davantage les couches populaires qui dépendent de ces services numériques. Le Projet de loi de finances pour 2026 anticipe d'ailleurs une légère remontée de l'inflation à 2 % du déflateur du PIB, précisément en raison des effets inflationnistes attendus de ces nouvelles mesures fiscales.
Ce que les populations ressentent
Pour Aminata, vendeuse de tissu au marché Sandaga de Dakar, le vocabulaire du FMI et des ratios budgétaires est lointain. Mais les effets, eux, sont très proches. La hausse des prix alimentaires, la pression fiscale sur son activité commerciale informelle, la réduction des subventions sur le carburant qui renchérit le transport de ses marchandises — tout cela se traduit par une érosion silencieuse de son pouvoir d'achat. Ce que les économistes appellent « ajustement budgétaire » se vit au quotidien comme un resserrement du budget familial.
La grande question de l'heure est celle de la protection des dépenses sociales dans ce contexte d'austérité. Le gouvernement affirme vouloir préserver les secteurs prioritaires — santé, éducation, transferts sociaux. Le budget 2026 du ministère de la Santé a été arrêté à 217,27 milliards de FCFA, et 44 projets prioritaires ont été inscrits dans la loi de finances initiale pour un montant global de 633,7 milliards. Mais plusieurs députés ont exprimé des réserves lors de l'examen du budget, réclamant davantage de clarté sur l'impact des nouvelles taxes sur les populations et sur la publication complète des audits.
L'inflation agit ici comme un impôt invisible et profondément inégalitaire : elle touche plus durement les ménages modestes dont les revenus sont quasi intégralement consacrés aux biens de première nécessité — alimentation, transport, énergie. La réduction des subventions énergétiques, jugée indispensable par le FMI pour assainir les finances publiques, a des répercussions directes sur les coûts de production des petites entreprises et sur les budgets des ménages les plus vulnérables.
Vers une reprise de la relation avec le FMI ?
Après des mois de tensions, des signaux d'apaisement sont apparus fin 2025. Une mission du FMI s'est rendue à Dakar en octobre-novembre 2025 pour des discussions « constructives » avec les autorités sénégalaises. Le déficit global devrait se réduire nettement, passant de 13,4 % du PIB en 2024 à 7,8 % en 2025, ce que le FMI a reconnu comme un « engagement fort » en faveur de la consolidation budgétaire. Le projet de loi de finances 2026 confirme cette trajectoire en ciblant une nouvelle réduction du déficit à 5,4 % du PIB.
La reprise d'un programme formel avec le FMI ouvrirait l'accès à des financements concessionnels et améliorerait les conditions d'emprunt du Sénégal sur les marchés régionaux et internationaux. Elle constitue donc un enjeu stratégique majeur pour le gouvernement, qui cherche à refinancer sa dette sans avoir à recourir à des emprunts à des taux prohibitifs.
La finance publique sénégalaise se trouve à un carrefour historique. D'un côté, l'impératif d'assainissement budgétaire est réel et incontournable : une dette à 132 % du PIB n'est pas soutenable sur le long terme, et restaurer la crédibilité de l'État vis-à-vis de ses créanciers et de ses partenaires est une condition préalable à tout développement. De l'autre, la brutalité de l'ajustement, si elle n'est pas encadrée par des filets de protection sociale solides, risque d'accentuer les inégalités, de freiner la demande intérieure et d'alimenter le mécontentement social dans un pays où près d'un actif sur quatre est déjà au chômage.
La trajectoire choisie — réduire le déficit de plus de dix points de PIB en trois ans tout en maintenant les investissements stratégiques — est d'une ambition rare. Elle suppose une mobilisation fiscale sans faille, une gestion rigoureuse des dépenses publiques et une transparence retrouvée dans la communication des données économiques. Ce dernier point, peut-être le plus fondamental, est celui sur lequel la crédibilité du gouvernement Faye-Sonko se jouera en grande partie dans les mois à venir.
Mise à jour — Mai 2026 : le tournant Al Aminou Lô
À quelques jours de la publication de cet article, une rupture politique majeure est venue rebattre les cartes de toute la stratégie budgétaire sénégalaise. Le 22 mai 2026, le président Bassirou Diomaye Faye a limogé Ousmane Sonko et dissous son gouvernement. Trois jours plus tard, il nommait à la Primature Ahmadou Al Aminou Lô — économiste, ancien haut fonctionnaire de la BCEAO, spécialiste reconnu de macroéconomie et de régulation bancaire.
Ce choix n'est pas anodin. Le profil technocratique et institutionnel du nouveau Premier ministre envoie un signal non équivoque vers les marchés financiers et les institutions de Bretton Woods : le Sénégal est désormais prêt à négocier sérieusement avec le FMI. La fracture entre Diomaye Faye et Sonko portait en partie précisément sur cette question — le traitement de la dette et les conditions d'un accord avec le Fonds, dont le programme de 1,8 milliard de dollars reste suspendu depuis 2024.
Le PRES « Jubbanti Koom », signature économique de Sonko, reste officiellement en vigueur. Mais son esprit souverainiste — résistance aux conditionnalités externes, mobilisation prioritaire de ressources internes — pourrait se diluer face aux exigences concrètes d'un pays qui doit refinancer une dette colossale. Les contreparties classiques d'un programme FMI — réduction des subventions, maîtrise stricte des dépenses publiques, réformes fiscales accélérées — représentent précisément ce que la base populaire du Pastef espérait ne jamais voir revenir.
L'autre dimension de ce basculement est institutionnelle. Sonko, réintégré comme député fort de 130 sièges sur 165 au sein du groupe Pastef à l'Assemblée, a accédé à la présidence de l'Assemblée nationale. Cette configuration inédite — l'ex-Premier ministre limogé contrôlant le pouvoir législatif pendant que son successeur dirige l'exécutif — crée un terrain potentiellement propice aux tensions sur le vote du budget, la ratification des réformes fiscales ou l'éventuel accord avec le FMI. Pour un pays qui a impérativement besoin de stabilité et de cohérence dans sa stratégie de redressement, c'est une équation politique qui mérite d'être suivie de très près.
