Bassirou Diomaye Faye avait été élu comme l’incarnation politique du projet porté par Ousmane Sonko. Pourtant, deux ans après son arrivée au pouvoir, une partie de l’opinion commence à voir émerger une autre réalité : celle d’un pouvoir qui administre davantage qu’il ne transforme.
La question n’est plus seulement idéologique. Elle devient structurelle. Car plusieurs décisions, plusieurs silences et plusieurs arbitrages dessinent progressivement une ligne de fracture entre les promesses du Pastef et la pratique actuelle de l’État.
Voici les 6 actes révélatrices de la ligne de fracture entre le président Diomaye Faye et le projet Pastef:
1. Dette souveraine : la transparence promise remplacée par le silence stratégique
Le projet Pastef avait fait de la souveraineté budgétaire un marqueur central de son discours. L’objectif affiché était clair : auditer la dette, identifier les engagements hérités, clarifier les mécanismes de financement et exposer publiquement les zones d’ombre de la gestion passée. Pourtant, depuis l’installation du nouveau pouvoir, aucune rupture spectaculaire n’est apparue dans la gestion du dossier.
Cette prudence produit un effet immédiat. Les bailleurs internationaux sont rassurés. Les marchés retrouvent leurs repères. Les partenaires occidentaux constatent qu’aucune remise en cause brutale des équilibres financiers ne viendra perturber la stabilité macroéconomique du pays.
Le paradoxe devient alors politique : le pouvoir qui promettait de rompre avec les pratiques anciennes semble désormais protéger la continuité du système financier qu’il dénonçait hier.
2. Coût de la vie : la colère sociale absorbée par la logique de gestion
L’inflation et le coût de la vie avaient largement nourri la dynamique électorale de 2024. Les promesses de baisse des prix, d’encadrement des marges et de protection des ménages modestes avaient créé une attente immédiate dans les classes populaires. Pourtant, les mesures engagées restent limitées et progressives.
Le nouveau pouvoir semble avoir choisi une stratégie de stabilisation plutôt qu’une confrontation directe avec les circuits économiques dominants. Cette approche peut être défendue au nom de la responsabilité budgétaire. Mais politiquement, elle nourrit une perception beaucoup plus dangereuse : celle d’un pouvoir qui gère la pression sociale au lieu de modifier les mécanismes qui la produisent.
Le Pastef promettait une rupture économique. Une partie de ses électeurs voit désormais apparaître une gestion classique de l’État.
3. Contrats stratégiques : le souverainisme ralenti par le réalisme diplomatique
Pétrole, gaz, mines, concessions : les ressources stratégiques devaient constituer le laboratoire de la souveraineté économique sénégalaise. Le discours de campagne annonçait des renégociations ambitieuses et une révision des accords jugés déséquilibrés. Pourtant, depuis l’alternance, le pouvoir privilégie une approche discrète et prudente.
Cette retenue est interprétée par certains comme une volonté d’éviter les tensions avec les grands partenaires économiques internationaux. Or, c’est précisément ce que les partisans les plus radicaux du projet Pastef refusaient durant la campagne.
La conséquence politique devient lourde : le souverainisme qui mobilisait les foules semble désormais encadré par les exigences de stabilité diplomatique et financière.
4. Corruption : la promesse de rupture freinée par la prudence institutionnelle
La lutte contre la corruption constituait l’un des piliers moraux de l’alternance. Le Pastef avait construit sa légitimité autour de la dénonciation des réseaux politico-financiers associés au régime précédent. Pourtant, les grandes procédures attendues tardent à apparaître.
Cette lenteur alimente un malaise croissant. Car l’absence de signaux forts nourrit une perception de continuité plutôt qu’une impression de refondation. Les soutiens historiques du projet commencent alors à poser une question simple : comment prétendre changer le système sans provoquer d’inquiétude chez ceux qui le dirigeaient hier ?
Le danger pour le pouvoir est immense. Car dans les transitions politiques portées par une forte attente populaire, l’inaction visible devient rapidement une forme de langage politique.
5. Justice : l’appareil dénoncé hier devenu pilier de stabilité aujourd’hui
Le combat contre l’instrumentalisation de la justice avait profondément structuré l’ascension politique du Pastef. Arrestations, poursuites et affrontements judiciaires avaient transformé la question institutionnelle en symbole de la lutte contre le régime précédent. Pourtant, plusieurs dossiers emblématiques stagnent aujourd’hui, tandis que certaines continuités administratives alimentent le doute sur la profondeur réelle du changement engagé.
Cette évolution produit une contradiction politique majeure. Car plus l’appareil judiciaire reste inchangé, plus le discours de rupture perd sa crédibilité symbolique.
Le problème n’est pas uniquement juridique. Il devient psychologique. Une partie de l’opinion commence à voir dans la continuité judiciaire la preuve que le système a absorbé ceux qui promettaient de le transformer.
6. Gouvernement : le pouvoir militant remplacé par la technocratie
La composition du gouvernement a fini d’alimenter les interrogations. Les portefeuilles stratégiques ont largement été confiés à des profils technocratiques jugés compatibles avec les équilibres économiques internationaux. Pendant ce temps, plusieurs figures militantes associées au noyau idéologique du Pastef apparaissent marginalisées dans l’appareil d’État.
Ce choix traduit un basculement silencieux mais profond. Le pouvoir sénégalais semble progressivement passer d’une logique de transformation politique à une logique de gestion institutionnelle.
Et c’est précisément là que se situe la véritable fracture. Car les électeurs du Pastef n’attendaient pas simplement une alternance électorale. Ils attendaient une reconfiguration des rapports de force économiques, politiques et institutionnels.
Une désillusion qui devient progressivement politique
Le Sénégal entre désormais dans une phase délicate de son alternance. Plus le pouvoir privilégie la stabilité, plus une partie de sa base historique y voit une dilution du projet initial. Plus l’État rassure les partenaires extérieurs, plus les attentes populaires se déplacent vers le terrain de la frustration.
Le problème de Diomaye Faye n’est donc plus seulement celui du temps politique ou des difficultés de gouvernance. Le problème devient narratif. Le récit de rupture qui a porté l’élection de 2024 commence progressivement à se heurter à une réalité de continuité institutionnelle.
