Loin d’être une spécificité africaine ou une « dérive » isolée, cette position s’inscrit dans un cadre normatif partagé par des dizaines de pays, de la Russie à la Chine, que l’Occident épargne pourtant de son chantage diplomatique. La pression exercée par Bruxelles ou Paris ne relève-t-elle pas, dès lors, d’un néo-colonialisme déguisé en défense des droits de l’Homme ?
L’indignation sélective des capitales occidentales est frappante. Le premier ministre Ousmane Sonko a eu raison de pointer du doigt l’importance du facteur géographique et religieux dans le traitement de ce sujet . Les pays que l’Occident qualifie aujourd’hui de « partenaires stratégiques » - comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou la Russie - punissent pourtant l’homosexualité tout aussi sévèrement, voire par la peine de mort .
Pourtant, on ne voit ni la suspension des accords militaires avec Ryad, ni la remise en cause des financements climatiques pour Moscou. En brandissant la menace de couper les financements ou de réviser les accords, comme l’a suggéré la ministre belge Cécile Neven, l’Occident dévoile son véritable visage : celui d’un donneur de leçons qui utilise son aide comme une arme de soumission politique . Cette approche, perçue à Dakar comme une tentative d’intimidation, renforce paradoxalement le sentiment national autour de la loi. « Vous et vos financements pouvez quitter notre pays », a rétorqué Ousmane Sonko, résumant un sentiment de rejet de l’ingérence paternaliste .
Au-delà de la géopolitique, c’est une question philosophique fondamentale qui se joue : celle de la définition même des droits humains. L’argumentaire occidental, centré sur les libertés individuelles, se heurte au socle anthropologique sénégalais où l’individu n’existe pas hors du groupe, de la religion et des ancêtres . Dans l’imaginaire collectif sénégalais, largement influencé par l’islam soufi, l’homosexualité n’est pas perçue comme une orientation sexuelle relevant de la sphère privée, mais comme une menace contre la cohésion sociale et les « bonnes mœurs » .
C’est là que le bât blesse pour l’Occident : en imposant son agenda sociétal comme une condition sine qua non à la coopération, il nie la légitimité des valeurs locales. Ce que Sonko défend, par l’exemple de la Chine ou des pays arabes, c’est le droit à une exception culturelle. Si Pékin, puissance émergente, peut réprimer l’homosexualité sans perdre son statut de partenaire commercial privilégié de l’UE, pourquoi le Sénégal, souverain, n’en aurait-il pas le droit ?
Quand la menace sanitaire rattrape le combat idéologique
Si la critique de l’ingérence occidentale est légitime, l’aveuglement volontaire des autorités sénégalaises sur les conséquences sanitaires de cette loi l’est beaucoup moins. En durcissant la répression et en criminalisant toute « promotion », le gouvernement frappe au cœur des associations de lutte contre le VIH/Sida. Plusieurs ONG internationales, comme la FIDH, alertent sur un effondrement à venir du dépistage : comment un malade oserait-il se signaler s’il risque dix ans de prison pour le simple fait de son orientation ?
L’argument souverainiste, bien que puissant sur le plan politique, ne résout pas la détresse humaine des personnes concernées. Victimes de lynchages, de « chasses à l’homme » sur les réseaux sociaux, beaucoup vivent désormais dans une terreur totale, coincées entre la vindicte populaire et la rigueur pénale . Ceux qui dénoncent l’hypocrisie occidentale doivent aussi regarder en face cette réalité : la sauvegarde des « valeurs » ne doit pas justifier l’abandon de la dignité humaine et du droit à la santé.
Le Sénégal a parfaitement le droit de fixer ses propres règles morales sans recevoir de leçons de Bruxelles. L’histoire coloniale rend d’ailleurs légitime la méfiance envers ces pressions extérieures. Cependant, en embrassant cette rhétorique de confrontation avec l’Occident, le pouvoir risque de jeter les bases d’une crise sanitaire silencieuse. Le véritable combat pour la souveraineté ne consiste-t-il pas aussi à protéger tous ses citoyens, y compris les plus invisibles, sans céder ni au chantage occidental, ni à la démagogie populiste ?
