Dans une intervention sur la télévision sénégalaise, Abdourahmane Diouf a dressé un réquisitoire sans concession contre la ligne politique de l'exécutif. Il a évoqué une "dimension émotive exceptionnelle" qui aurait marqué les deux premières années du mandat, qu'il appelle désormais à "fermer définitivement". Surtout, il a jugé que le souverainisme, "à la base une excellente idéologie que nous partageons", avait dérivé vers un "populisme" ayant "blessé" les partenaires internationaux au point que "notre stabilité n'était plus un atout".
Le ministre a ainsi acté un virage à 180 degrés : "On a décidé de sortir d'un souverainisme qui à la base est une excellente idéologie que nous partageons, mais qui est une idéologie populiste." Il a appelé à un travail de "réparation" pour restaurer la crédibilité du Sénégal.
Un abandon pur et simple des engagements de rupture
Ces propos sont une insulte à la mémoire des combats qui ont porté le régime au pouvoir. Le Pastef, parti du président Bassirou Diomaye Faye et du Premier ministre Ousmane Sonko, a bâti son ascension sur un discours de rupture radicale avec le système néocolonial. La renégociation des contrats extractifs, jugés "déséquilibrés", était l'une des promesses phares de la campagne. Le gouvernement a d'ailleurs créé une commission pluridisciplinaire chargée d'examiner ces contrats, notamment ceux de Sangomar (Woodside Energy) et de Grand Tortue Ahmeyim (BP-Kosmos) .
La confrontation avec le pétrolier australien Woodside Energy, traduit devant le CIRDI pour avoir contesté la réforme fiscale sénégalaise, n'est pas un "accident de parcours" mais l'expression concrète d'une volonté politique assumée . La renégociation des contrats pétroliers n'est pas une exception dans l'histoire des pays producteurs, mais une pratique déjà observée dans de nombreux États ayant revu leurs accords énergétiques pour les mettre au service de leur développement .
En qualifiant ce combat historique de "populiste", Diouf trahit non seulement les engagements de son camp mais aussi l'intelligence des Sénégalais qui ont massivement voté pour un projet de souveraineté. Qu'il s'agisse d'un "souverainisme populiste" ou d'un combat légitime, la question est politique : le peuple a choisi. Le ministre devrait s'en souvenir.
La leçon patriotique d'Alioune Guèye
L'opposition entre ces deux figures est édifiante. Alioune Guèye, ancien coordonnateur du Collectif pour le recouvrement des avoirs pétroliers et miniers du Sénégal, n'a pas attendu d'être nommé à la tête de Petrosen pour défendre la souveraineté énergétique . Sa stratégie, exposée lors de sa prise de fonction en juin 2024, est d'une clarté sans équivoque :
- Premier axe : la souveraineté énergétique — "Le premier axe est crucial pour garantir la souveraineté énergétique du Sénégal, surtout dans un monde de plus en plus instable. Dans ce contexte, il sera également important de développer des réserves stratégiques de sécurité, comme cela se pratique dans la plupart des grands pays du monde" .
- Deuxième axe : la rationalisation de l'approvisionnement — "La mise en place d'une équipe de trading expérimentée pour réduire les pertes financières et optimiser l'approvisionnement du marché national en hydrocarbures" .
- Troisième axe : le développement endogène — "Ouvrir le capital de Petrosen au peuple sénégalais par placement privé ou introduction à la bourse permettrait de financer l'expansion des activités et de renforcer la conscience collective sur les bénéfices de l'exploitation des ressources nationales" .
- Quatrième axe : l'innovation et l'industrialisation — Petrosen doit être au cœur de l'innovation, "en y faisant participer les autres secteurs de l'économie pour la réalisation des projets phares et pour l'industrialisation du pays" .
Surtout, Alioune Guèye a été le porte-voix d'une critique acerbe de l'architecture contractuelle actuelle. Il a souligné que la participation de Petrosen dans les projets majeurs est "encore marginale" — seulement 10% dans GTA et 18% dans Sangomar, où Woodside Energy détient 82%. Sur les 1,8 milliard de dollars de revenus générés par Sangomar en un an, seuls 400 millions sont perçus par le Sénégal . Une situation qu'il juge "inacceptable" et qu'il entend corriger en faisant de Petrosen "un opérateur majeur capable de maîtriser entièrement la chaîne de valeur gazière et pétrolière" .
Le paradoxe Diouf : un populiste qui s'ignore
La critique la plus cinglante que l'on puisse adresser au ministre Diouf tient dans un paradoxe : c'est lui qui, aujourd'hui, fait preuve du populisme qu'il dénonce. En promettant aux Sénégalais que "tourner la page" du souverainisme ramènera la confiance des partenaires, la croissance et l'emploi, il verse dans le même simplisme qu'il reproche aux partisans d'une ligne dure. La réalité est plus complexe : la révision des contrats est un processus juridique et économique long, qui suscite certes des tensions avec les opérateurs, mais qui est indispensable pour corriger les déséquilibres hérités du passé .
Son diagnostic sur la "parole qui blesse" et la perte de confiance des partenaires est une généralisation hâtive. Les investissements continuent d'affluer au Sénégal : le champ pétrolier de Sangomar a dépassé les objectifs de production en 2025, avec 36 millions de barils produits, et le projet gazier GTA a dépassé les prévisions . Petrosen a lancé sa première campagne d'exploration terrestre de 100 millions de dollars en toute autonomie . Les partenaires internationaux ont parfaitement compris que la renégociation des contrats s'inscrit dans une dynamique globale de rééquilibrage des relations Nord-Sud.
Le vrai souverainisme est économique, pas idéologique
L'opposition entre Diouf et Guèye n'est pas une simple querelle de personnes. Elle oppose deux conceptions radicalement différentes de la gouvernance des ressources :
- Celle de Diouf : une gouvernance apaisée, tournée vers les partenaires internationaux, qui fait passer la "réparation" de l'image du Sénégal avant la transformation structurelle de l'économie.
- Celle de Guèye : une gouvernance offensive, qui place l'intérêt national au cœur de la stratégie énergétique, avec des objectifs concrets de souveraineté, de participation citoyenne et d'industrialisation.
Le véritable souverainisme, celui que porte Alioune Guèye, est un souverainisme économique : il s'agit de maximiser les retombées des ressources nationales pour le peuple sénégalais. Il s'incarne dans des mesures précises : réduction des pertes financières dans l'approvisionnement, développement des réserves stratégiques, ouverture du capital de Petrosen aux citoyens, industrialisation du pays. Rien de tout cela n'est "populiste". Tout cela est rationnel, technique et patriotique.
