Le discours prononcé par le roi Mohammed VI à l’occasion de la Fête du Trône dessine une nouvelle séquence économique pour le Maroc. Le diagnostic repose sur une croissance estimée à environ 4,9% en 2025, avec la perspective d’un rythme équivalent ou supérieur en 2026. Mais le véritable enjeu ne réside plus seulement dans l’accélération du produit intérieur brut. Il consiste désormais à financer durablement l’investissement, approfondir l’intégration industrielle et mieux répartir les effets de la croissance entre les territoires et les catégories d’entreprises.
La stabilité politique et institutionnelle constitue le point de départ de cette stratégie. Présentée comme une «variable-clé dans l’équation du développement», elle est considérée comme un capital économique permettant aux entreprises d’inscrire leurs investissements dans la durée, à l’État d’exécuter ses programmes structurants et au Maroc de consolider sa crédibilité auprès de ses partenaires. Ce facteur prend une importance particulière face aux tensions géopolitiques, au retour du protectionnisme et à la volonté des grandes puissances de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement.
Une croissance portée par plusieurs moteurs
Le taux de croissance annoncé pour 2025 traduit une combinaison plus favorable entre agriculture, industrie et services. La pluviométrie et la bonne campagne agricole renforcent la contribution du secteur primaire, tout en soutenant les revenus ruraux, la consommation et les industries agroalimentaires. Leur effet reste toutefois lié à la capacité du pays à transformer l’amélioration conjoncturelle des précipitations en gains durables de sécurité hydrique et alimentaire.
L’industrie fournit un moteur plus structurel. Le discours royal souligne que l’automobile, l’aéronautique, les énergies renouvelables et l’agroalimentaire sont devenus des piliers du tissu productif. Le Maroc dispose désormais d’une capacité annuelle d’environ un million de véhicules, tandis que l’automobile et l’aéronautique représentent ensemble plus de 40% des exportations nationales, devant les phosphates.
Ce basculement signale une diversification progressive du panier exportateur. Il réduit le poids relatif des produits traditionnellement dominants et accroît la présence du Royaume dans des chaînes de valeur industrielles mondiales. Toutefois, une capacité de production ne correspond pas nécessairement au volume effectivement produit, pas plus qu’une progression des exportations ne garantit automatiquement une hausse équivalente de la valeur ajoutée conservée au Maroc. Le prochain test portera donc sur la densification du tissu de fournisseurs locaux, le transfert technologique, les qualifications et l’intégration des intrants nationaux.
La montée en gamme comme impératif industriel
Le lancement d’unités spécialisées dans les moteurs et les systèmes d’atterrissage aéronautiques marque une volonté de progresser vers des segments plus techniques. La même logique prévaut pour les batteries électriques, dont le développement doit permettre au Maroc de se positionner sur une composante stratégique de la mobilité décarbonée.
Le choix ne consiste plus uniquement à attirer des unités d’assemblage. Il vise à accroître la valeur industrielle produite localement et à inscrire le pays dans les nouvelles chaînes technologiques. La compétitivité devra dès lors reposer sur un ensemble plus large de facteurs: disponibilité d’une énergie compétitive, qualité des compétences, maîtrise technologique, logistique et profondeur de l’écosystème productif.
Les énergies renouvelables occupent une place centrale dans ce dispositif. Leur développement poursuit un double objectif: renforcer la sécurité énergétique et proposer aux industriels une énergie compétitive et décarbonée. L’attribution d’autorisations à un premier groupe de mégaprojets relevant de l’«Offre Maroc hydrogène vert» traduit le passage progressif de la planification à l’exécution. La réussite dépendra toutefois de la capacité à articuler production énergétique, infrastructures, débouchés industriels et financement à long terme.
La souveraineté change d’échelle
Le retour du protectionnisme reconfigure la politique industrielle marocaine. Le discours fait de la souveraineté nationale et de l’autosuffisance stratégique deux axes majeurs, en particulier pour les secteurs exposés aux ruptures d’approvisionnement. Les industries agroalimentaires et pharmaceutiques couvriraient désormais près de 80% des besoins nationaux, selon les chiffres cités par le Souverain.
Un taux de couverture de 80% constitue une base industrielle substantielle, sans pour autant signifier une autonomie complète. La résilience réelle dépend aussi de l’origine des matières premières, des composants, des équipements et des technologies utilisés. La souveraineté économique doit donc être appréciée sur l’ensemble de la chaîne de production, depuis les intrants jusqu’aux capacités de recherche et de fabrication.
La création progressive d’une base industrielle et technologique de défense et de cybersécurité élargit encore le champ de cette stratégie. Ces filières peuvent réduire certaines dépendances, créer des activités à plus forte intensité technologique et soutenir la qualification de l’emploi. Elles imposent, en contrepartie, des investissements lourds, un effort durable de formation et une coordination étroite entre commande publique, entreprises et recherche.
Le tourisme face au défi de la valeur
Le tourisme a accueilli près de 20 millions de visiteurs en 2025, en incluant les Marocains résidant à l’étranger. Le niveau atteint confirme le rôle du secteur dans l’activité économique, l’investissement et l’emploi. Il appelle néanmoins une lecture qui ne se limite pas au nombre d’arrivées.
La contribution économique du tourisme dépend également des recettes générées par visiteur, de la durée des séjours, du contenu local de la consommation et de la répartition des flux entre les territoires. L’enjeu consiste ainsi à convertir la hausse de fréquentation en davantage de valeur ajoutée, d’emplois durables et d’investissements, tout en évitant une concentration excessive des retombées sur quelques destinations.
Ce lien entre performance sectorielle et cohésion territoriale traverse l’ensemble du discours. La généralisation de la protection sociale et les programmes de développement territorial intégré doivent permettre de faire circuler les gains de la croissance vers toutes les régions. L’efficacité de leur mise en œuvre devient par conséquent aussi importante que le volume des ressources mobilisées.
Le financement domestique, nouveau point de bascule
Le passage le plus structurant concerne précisément le financement. Le Roi souligne que la transformation économique et sociale nécessitera des ressources «d’une envergure inédite», dont l’essentiel devra être mobilisé sur le marché domestique. Cette orientation place les banques, les investisseurs institutionnels et le marché des capitaux au centre du prochain cycle de développement.
Le secteur financier est appelé à élargir qualitativement l’accès aux financements bancaires et non bancaires au profit des petites et moyennes entreprises, de l’innovation, de l’industrialisation et de l’exportation. L’insistance portée sur les PME révèle un enjeu de diffusion: les grands projets et les investissements étrangers ne pourront produire leur plein effet que si les entreprises marocaines disposent des fonds nécessaires pour intégrer leurs chaînes de sous-traitance.
Le recours aux financements non bancaires répond parallèlement aux limites d’un modèle dominé par le crédit classique. Les investissements industriels, énergétiques et technologiques exigent souvent des maturités longues, des capitaux propres et une prise de risque difficilement compatibles avec le seul financement bancaire. La redynamisation des marchés financiers doit donc diversifier les sources de capitaux et rapprocher l’épargne disponible des besoins de l’économie productive.
La mobilisation de l’épargne institutionnelle constitue, à ce titre, un levier décisif. Son orientation vers les grands projets, l’innovation ou l’industrialisation pourrait accroître la profondeur financière du pays. Elle devra néanmoins respecter les exigences de rendement, de transparence et de maîtrise des risques propres à l’épargne longue.
Un nouveau cycle après les législatives
La dernière dimension économique du discours concerne la continuité de l’action publique. Les acquis industriels, sociaux et financiers sont présentés comme le résultat d’une dynamique cumulative dépassant les mandats gouvernementaux. Le prochain gouvernement sera donc appelé à préserver les projets engagés tout en poursuivant les réformes nécessaires.
Cette continuité réduit le risque de rupture pour les investisseurs et donne une visibilité plus longue aux politiques industrielles, énergétiques et sociales. Le nouveau cycle annoncé devra cependant être jugé à l’aune de trois résultats: la part de valeur ajoutée conservée au Maroc, l’accès effectif des PME au financement et la capacité des territoires à bénéficier de la croissance.
Le discours royal fait ainsi évoluer la problématique économique marocaine. La question n’est plus seulement de savoir comment soutenir la croissance, mais comment la financer avec davantage de ressources nationales, approfondir son contenu industriel et en élargir les retombées. Le passage à ce nouveau cycle dépendra moins de l’annonce de projets supplémentaires que de la capacité du système financier, des entreprises et des politiques territoriales à convertir les acquis en valeur, en emplois et en inclusion.
