Aux Comores, des sources proches de la présidence nous ont confirmé que des dizaines de documents ont été émis en échange de « dons » à des fondations caritatives contrôlées par des responsables politiques. Au Tchad, des intermédiaires proches du palais présidentiel ont mis en place un véritable guichet parallèle, où le prix d’un passeport diplomatique peut atteindre 500 000 euros, payables en espèces ou en Bitcoin. La République centrafricaine, la Guinée-Bissau et Sao Tomé-et-Principe sont également concernés.
Les acheteurs sont des individus sous sanctions ou poursuivis, pour qui un passeport diplomatique africain offre une échappatoire juridique. Du côté des vendeurs, les bénéfices sont colossaux et non imposables. Pour des États en crise de liquidités, c’est une source de revenus parallèle qui échappe aux contrôles budgétaires et finance parfois des campagnes électorales ou des achats d’armes. Des sociétés de facilitation basées à Dubaï et à Port-Louis servent d’intermédiaires et prélèvent une commission confortable, allant jusqu’à 20 %.
Le réseau utilise des « comités de nomination honorifique », des consulats fantômes et de faux ordres de mission pour justifier l’émission des documents. L’acheteur est officiellement nommé « conseiller économique » ou « envoyé spécial » d’un État africain. L’accréditation diplomatique lui permet de circuler librement et d’ouvrir des comptes bancaires protégés, y compris dans des juridictions qui appliquent des sanctions internationales.
L’existence de ce trafic affaiblit le système multilatéral de sanctions et sape la confiance dans les documents officiels africains. Les chancelleries occidentales sont conscientes du problème, mais hésitent à agir par crainte de froisser des alliés stratégiques dans la lutte contre le terrorisme. Pendant ce temps, les douanes et les polices aux frontières sont démunies face à des passeports parfaitement valides, émis par des États souverains.
Pour l’Afrique, les conséquences sont désastreuses. Chaque passeport vendu érode un peu plus la crédibilité du continent tout entier. Les citoyens africains ordinaires, qui subissent les humiliations des visas refusés, sont les premières victimes de ce marché de dupes. À terme, si la vente d’immunité se généralise, les États africains risquent d’être exclus du système international de confiance diplomatique. La souveraineté ne s’achète pas, mais elle se vend apparemment très cher.
