Nous venons d’apprendre ce que tout le monde savait déjà mais que personne n’osait dire à voix haute : les Occidentaux – et en tête de cortège, les Européens – fuient leur foyer comme on fuit un navire qui prend l’eau. Quatre millions de départs en 2024. Quatre millions d’âmes, majoritairement jeunes, diplômées, compétentes, qui ont regardé une dernière fois le ciel gris de Bruxelles, les chiffres du chômage des jeunes du Sud, les hivers moroses d’Allemagne et les impôts confiscatoires du Nord, et ont pris leurs cliques et leurs claques.
Mais ce n’est pas une migration, non, non. C’est une hémorragie. Une fuite des cerveaux version XXIe siècle, mais sans le romantisme des exilés politiques. Ces gens-là ne fuient pas une dictature ; ils fuient une médiocrité dorée. Ils fuient des États qui les ont matraqués fiscalement depuis la sortie du berceau pour financer des retraites de boomers indécrottables et des subventions agricoles absurdes. Ils fuient une « instabilité politique » poliment appelée ainsi, mais qui devrait s’appeler par son vrai nom : l’impuissance totale d’une caste dirigeante déconnectée, passant son temps à légiférer sur la forme des concombres pendant que la productivité s’effondre.
Regardez-les, ces jeunes loups aux dents longues, préférer les rues dynamiques de Dubaï, les campus américains ou les tropiques asiatiques aux boulevards engourdis de Paris, Milan ou Stockholm. Les chiffres sont une insulte : le Canada explose à +34%, la Suède, ce joyau du socialisme moralisateur, voit ses enfants chéris partir à +60%. Soixante pour cent ! C’est une débâcle. C’est le signe que même les pays modèles, ceux qui servent d’exemple à la gauche planétaire, ne font plus rêver leurs propres progénitures.
Et pendant ce temps, que fait l’Europe ? Elle frime. Elle sort ses gros muscles réglementaires. Elle brandit le RGPD comme un étendard, elle agite la taxonomie verte et le pacte de stabilité comme des haltères en plastique. Mais dans la salle de sport du monde, personne n'est dupe. Les vrais champions, les Américains, les Asiatiques, ils sont en train de courir le 100 mètres de l’innovation pendant que l’Europe est bloquée sur le tapis de course de l’austérité et des normes.
Le drame, c’est que ces départs ne sont pas temporaires. Une « économie des expatriés » est en train de naître, nous dit-on. C’est un euphémisme. C’est un sécessionnisme silencieux. Les plus talentueux ont compris que le contrat social européen est un contrat de dupes : on te forme à grand renfort d’argent public, on te saigne à l’impôt, et on te promet un État-providence que tu ne verras jamais fonctionner à plein régime car il est engorgé par des décennies de clientélisme. Alors ils partent. Et ils ont raison.
Les politiques, eux, continuent de parler d’« attractivité » et de « souveraineté » dans des discours creux, pendant que les cerveaux filent. Ils se concentrent sur ceux qui entrent, comme des caissiers obsédés par le flux de caisses, mais ils feignent d’ignorer la claque monumentale que représente cette fuite en avant. Perdre ses diplômés, c’est perdre son avenir. Perdre ses hauts revenus, c’est se tirer une balle dans le pied fiscal. L’Europe devient ce vieux continent qui investit dans l’éducation des autres, une pouponnière géante pour les économies dynamiques du globe.
Et le pire dans tout ça ? C’est l’arrogance. Cette certitude viscérale, chevillée au corps des élites européennes, qu’ils détiennent la vérité morale et économique. Ils regardent le monde avec condescendance, mais le monde, lui, les regarde avec une pointe de pitié. Quand on voit les chiffres, on ne voit pas un géant. On voit un colosse aux pieds d’argile, un vieux lion fatigué qui rugit encore par habitude, mais dont la dentition est usée et la crinière, clairsemée.
La « crise multidimensionnelle » n’est pas un gros mot qu’on sort pour faire peur. C’est la réalité crue. C’est une crise démographique, car seuls les vieux restent. Une crise économique, car sans jeunes entrepreneurs, c’est la stagnation. Une crise morale, car quand on ne fait plus rêver ses propres enfants, on a perdu toute légitimité. L’Europe est en train de vider ses chambres, de vendre ses meubles, et elle s’étonne de se retrouver assise sur une chaise bancale au milieu d’un salon vide.
Alors, continuons à faire les gros bras, à sortir les statistiques de croissance molle et les déclarations solennelles. Pendant ce temps, les quatre millions de partis, eux, ont déjà posé leurs valises ailleurs. Et ils ne sont pas près de revenir. Car pour revenir, il faudrait que l’Europe cesse d’être un musée pour redevenir un chantier. Mais pour ça, il faudrait des bâtisseurs. Et ils sont partis. Le serpent se mord la queue. L’Europe se consume dans son propre confort, et le spectacle, pour triste qu’il soit, confine à la tragédie burlesque.
