L’histoire coloniale a connu les comptoirs, les compagnies à charte et les aventuriers mandatés par des couronnes lointaines. Le XXIᵉ siècle, lui, a inventé une forme plus insidieuse de prédation : celle d’un État marchand qui, sous couvert d’investissements et de modernité scintillante, déploie une toile d’influence dont chaque fil est conçu pour extraire, déstabiliser et asservir. Les Émirats arabes unis, souvent présentés comme un miracle économique sorti des sables, sont en réalité devenus le principal vecteur d’une politique pernicieuse en Afrique, une puissance destructrice dont les méthodes allient le cynisme du négociant à la brutalité du seigneur de guerre.
Les révélations successives sur le rôle d’Abu Dhabi dans la guerre au Soudan ne sont pas des incidents isolés, mais les symptômes d’une doctrine. Des avions-cargos émiratis qui, selon de multiples enquêtes, acheminent des armes vers les Forces de soutien rapide de Hemedti, ces mêmes FSR accusées de crimes de masse, de viols systématiques et de nettoyage ethnique au Darfour. Des mercenaires colombiens qui transitent par les aéroports somaliens avant d’être déployés sur le théâtre soudanais, transformant la Corne de l’Afrique en un marché noir de la violence privatisée. Abu Dhabi nie, naturellement. Mais la négation vertueuse est devenue le réflexe pavlovien d’une puissance qui a fait du mensonge stratégique un instrument de gouvernance.
Ce qui se joue au Soudan n’est pas un simple positionnement géopolitique. C’est un pillage méthodique. L’or soudanais, extrait dans des conditions souvent effroyables, termine sa course dans les coffres et les raffineries de Dubaï, blanchissant au passage les revenus de seigneurs de guerre transformés en partenaires commerciaux. Les terres agricoles, dont Abu Dhabi a un besoin vital pour nourrir une population importée, sont accaparées dans un contexte de famine délibérément instrumentalisée comme arme de guerre. Et pendant que les Soudanais meurent par milliers, que des millions sont déplacés, que le tissu social d’une nation est méthodiquement détruit, les négociants émiratis concluent des contrats, sécurisent des concessions et consolident un empire de l’ombre qui s’étend désormais de la mer Rouge jusqu’au cœur du Sahel.
Cette politique prédatrice obéit à une logique implacable de verrouillage des corridors stratégiques. Le port de Berbera, au Somaliland, en est l’archétype. Abu Dhabi y a construit une infrastructure duale, à la fois commerciale et militaire, capable de projeter des forces et de contrôler des flux. Peu importe que Mogadiscio dénonce une violation de sa souveraineté ; peu importe que le Somaliland reste juridiquement une partie de la Somalie. Les Émirats ont choisi leur méthode : fragmenter pour régner, reconnaître de facto ce qui peut leur être utile, contourner les États centraux jugés trop rétifs. La doctrine est rodée : on investit dans une enclave, on signe un accord avec une autorité contestée, on installe une présence militaire, et l’on crée un fait accompli que la communauté internationale, lâche et complice, feint d’ignorer. Berbera, c’est la tête de pont d’un dispositif qui vise à contrôler l’accès à l’Éthiopie et à verrouiller le flanc sud de la mer Rouge, cette artère vitale par laquelle transite une part considérable du commerce mondial.
Mais DP World, le bras armé de cette expansion, n’est pas qu’un opérateur portuaire. Il est l’instrument d’une vision impériale. De Dakar à Maputo, de Luanda à Sokhna, le groupe émirati tisse une chaîne logistique qui est aussi une chaîne d’assujettissement. Chaque terminal concédé est une porte d’entrée pour d’autres accords, d’autres concessions, d’autres abandons de souveraineté consentis par des élites locales trop souvent complices. Le commerce devient un prétexte, la modernisation une façade : derrière le discours du développement, c’est une économie politique de la prédation qui se met en place, où les ressources africaines sont aspirées vers le Golfe sans jamais générer de valeur ajoutée locale.
Ce qui rend la politique émiratie si pernicieuse, c’est sa capacité à se parer des atours de la respectabilité. Abu Dhabi se présente en partenaire fiable, en investisseur désintéressé, en pont entre les civilisations. Mais pendant que ses diplomates discourent sur la coopération Sud-Sud, ses agents arment des milices génocidaires, ses négociants pillent les ressources minières, et ses stratèges déstabilisent méthodiquement tous les équilibres régionaux susceptibles de contrarier leurs ambitions.
La tragédie soudanaise est le laboratoire le plus abouti de ce cynisme. Un pays entier sacrifié sur l’autel des métaux précieux et du contrôle maritime. Des populations abandonnées à la barbarie de forces soutenues, armées, encouragées par une puissance étrangère qui ne rend de comptes à personne. Et pendant que l’ONU multiplie les déclarations d’impuissance, les cargaisons continuent d’arriver, les massacres de se poursuivre, et l’or de couler vers les coffres climatisés de Dubaï. Les Émirats arabes unis ne sont pas un partenaire : ils sont un prédateur systémique, méthodique, et pour l’instant, largement impuni.
