La coopération entre le Maroc et la Russie ne se limite plus aux échanges commerciaux, agricoles ou culturels. Les déclarations de la porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, Maria Zakharova, accordées au média marocain Barlaman Today, montrent que la sécurité sahélo-saharienne occupe désormais une place importante dans les relations entre les deux pays. Face à l'expansion des groupes affiliés à Al-Qaïda et à l'organisation État islamique, Rabat et Moscou affichent une volonté commune de soutenir les capacités africaines de lutte contre le terrorisme.
Cette évolution s'inscrit dans le prolongement du partenariat stratégique approfondi signé en 2016 entre le roi Mohammed VI et le président Vladimir Poutine. Dix ans après sa création, ce cadre bilatéral dépasse les domaines économique et diplomatique pour intégrer des questions liées à la stabilité régionale, considérée comme une condition indispensable au développement économique du continent.
L'intérêt de cette coopération réside d'abord dans la complémentarité des approches. Le Maroc dispose d'une expertise reconnue en matière de prévention de la radicalisation, de formation des cadres sécuritaires africains et de coopération judiciaire contre le financement du terrorisme. Cette expérience est notamment portée par le programme de l'Office des Nations unies contre le terrorisme (UNOCT), installé à Rabat, devenu une plateforme de formation pour de nombreux responsables africains.
La Russie, de son côté, met en avant son expérience opérationnelle acquise dans plusieurs théâtres africains et sa coopération militaire avec les États de l'Alliance des États du Sahel (AES). Moscou affirme accompagner le Mali, le Burkina Faso et le Niger dans le renforcement de leurs capacités militaires et sécuritaires afin de contenir l'expansion des organisations terroristes.
Plutôt que de se concurrencer, ces deux approches apparaissent comme complémentaires: le Maroc apporte son savoir-faire institutionnel, judiciaire et de formation, tandis que la Russie contribue au renforcement des capacités opérationnelles des États confrontés aux groupes armés.
Le Sahel, un enjeu partagé pour la sécurité africaine
Les préoccupations exprimées par Maria Zakharova rejoignent le constat établi par plusieurs organisations internationales sur la dégradation rapide de la situation sécuritaire au Sahel. Selon la diplomatie russe, la région du Liptako-Gourma demeure l'un des principaux foyers d'activité du Groupe de soutien à l'islam et aux musulmans (GSIM) ainsi que de l'État islamique au Sahel.
Au-delà du Mali, du Burkina Faso et du Niger, les menaces s'étendent également au bassin du lac Tchad, où Boko Haram et la Province d'Afrique de l'Ouest de l'État islamique poursuivent leurs attaques. Cette extension géographique transforme progressivement le terrorisme en un défi continental, affectant les échanges commerciaux, les investissements, les corridors logistiques et les projets d'intégration économique.
Pour le Maroc, la stabilisation du Sahel répond autant à un impératif sécuritaire qu'à un intérêt économique. Le Royaume développe une stratégie africaine fondée sur la connectivité, les investissements et l'ouverture de nouveaux corridors commerciaux vers l'Afrique de l'Ouest. La sécurité constitue donc une condition préalable au succès de ces projets.
Une coopération fondée sur la souveraineté des États africains
L'un des principaux points de convergence entre Rabat et Moscou concerne la défense de la souveraineté des États africains. La Russie affirme privilégier un appui aux gouvernements légalement établis et insiste sur le rôle des armées nationales dans la lutte contre le terrorisme.
Le Maroc défend également, dans plusieurs enceintes internationales, des solutions africaines aux crises africaines, fondées sur le renforcement des capacités nationales plutôt que sur une dépendance permanente à des interventions extérieures.
Cette convergence favorise une coopération davantage orientée vers la formation, le renseignement, le partage d'expertise et le développement des institutions sécuritaires africaines que vers une logique d'intervention directe.
Les déclarations de Maria Zakharova accordent une place particulière au rôle joué par Rabat dans les mécanismes internationaux de lutte contre le terrorisme. Les experts russes participent déjà aux formations organisées par le Centre de programme de l'UNOCT installé dans la capitale marocaine.
Ces programmes concernent notamment la lutte contre le financement du terrorisme, les enquêtes financières, le démantèlement des réseaux extrémistes et le renforcement des capacités judiciaires des pays africains.
La Russie participe également au projet international de recherche «Prévenir et combattre l'extrémisme — pratiques nationales et régionales», lancé en 2025 sous l'égide de l'UNOCT. Plus de vingt-cinq États, dont le Maroc, y prennent part. Cette initiative illustre une coopération fondée sur l'échange d'expériences et la production de connaissances au service des politiques publiques africaines.
Un partenariat au service de la stabilité régionale
Au-delà de la sécurité, la stabilisation du Sahel possède une portée économique importante. Une amélioration durable des conditions sécuritaires favoriserait le développement des infrastructures régionales, la fluidité des échanges commerciaux, l'intégration des marchés africains et la sécurisation des grands projets de transport reliant l'Atlantique au cœur du continent.
Cette perspective rejoint les ambitions du Maroc en matière de coopération Sud-Sud et d'intégration économique africaine, tout en répondant à l'intérêt de la Russie pour un partenariat renforcé avec les États du continent.
Les déclarations de Maria Zakharova montrent ainsi que la coopération maroco-russe entre dans une phase plus stratégique. En associant expertise institutionnelle, formation, coopération multilatérale et soutien aux capacités africaines, Rabat et Moscou cherchent à construire une réponse davantage coordonnée face à une menace terroriste qui dépasse désormais largement les frontières du Sahel.
À mesure que les groupes armés étendent leur rayon d'action, cette convergence pourrait contribuer à renforcer les dispositifs africains de sécurité collective tout en consolidant la place du Maroc comme plateforme régionale de coopération antiterroriste et comme interlocuteur de référence dans les initiatives internationales consacrées à la stabilité du continent.
