Les relations algéro-turques, longtemps pragmatiques, ont pris une dimension stratégique sous le second mandat de Tebboune. Accords de défense, drones Bayraktar, coopération énergétique : Ankara est devenu un partenaire incontournable. Mais c’est l’aspect institutionnel du “modèle Erdoğan” qui cristallise les tensions.
En Turquie, entre 2008 et 2016, Erdoğan a successivement marginalisé le haut commandement via des purges, des réformes constitutionnelles et la mise en place d’un système présidentiel fort. L’armée turque, qui avait réalisé quatre coups d’État entre 1960 et 1997, a été réduite à un rôle d’exécutant. Les généraux algériens voient dans cette trajectoire un miroir dangereux : Tebboune, épaulé par une garde rapprochée de conseillers civils, pourrait tenter d’émanciper la présidence de la tutelle implicite de l’ANP.
Pourtant, comme le rappellent plusieurs observateurs, une différence fondamentale demeure. Erdoğan a construit son pouvoir sur une légitimité électorale solide (plusieurs victoires aux urnes entre 2002 et 2023). Tebboune, lui, reste perçu comme un président “porté” par l’armée après l’effondrement politique du Hirak en 2019. Sans le soutien décisif du général Gaïd Salah (décédé en 2019) puis de Chengriha, il n’aurait jamais accédé à la magistrature suprême. Dès lors, toute tentative d’affaiblir l’institution militaire équivaudrait à une forme d’ingratitude politique, voire de trahison aux yeux du haut commandement.
Le 18 mai 2026, un communiqué laconique de la présidence annonce le départ du général Abdelkader Aït Ouarabi, dit “général Hassan”, de la tête de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Ce poste, équivalent du contre-espionnage algérien, est l’un des plus sensibles du régime. Hassan, un officier réputé proche du cercle présidentiel, n’aura exercé qu’un peu plus d’un an – un mandat anormalement court pour un poste où l’on compte généralement en années.
Officiellement, il s’agit d’une “recomposition interne”. Officieusement, trois raisons expliquent ce limogeage anticipé :
- Loyauté ambiguë : Hassan avait été rappelé en urgence pour remplacer le général Abdelkader Haddad (“Nacer El Djinn”), écarté lors d’une purge discrète en 2025. Mais très vite, le président Tebboune aurait cherché à s’attacher ses services, utilisant la DGSI pour surveiller certains généraux proches de Chengriha.
- La tentation du renseignement présidentiel : Selon des sources militaires algériennes, Tebboune aurait souhaité créer une “cellule de coordination” parallèle, directement rattachée à son cabinet, pour centraliser les notes de renseignement. Une idée perçue par Chengriha comme une tentative d’émasculation de l’ANP.
- Le précédent Boualem Boualem : Quelques jours avant le départ du général Hassan, le directeur de cabinet du président, Boualem Boualem, a également été remercié. Cet homme de l’ombre, réputé pour sa gestion des dossiers sensibles entre civils et militaires, était un acteur clé des tentatives de renforcement du pôle présidentiel. Son éviction préfigurait celle de Hassan.
Chengriha contre-attaque : un nouveau patron de la DGSI aux ordres
Pour remplacer Hassan, le général-major Saïd Chengriha a imposé le nom du général-major Mounir Zahi, ancien adjoint du général Hassan. Si la nomination date officiellement de décembre 2025, c’est seulement en mai 2026 qu’elle a été activée – signe que Chengriha attendait le bon moment.
Zahi est un pur produit de l’appareil militaire : formé dans les écoles d’état-major, sans attaches claniques ni proximité avec le pouvoir civil. Son profil est celui d’un “verrouilleur”, chargé de remettre la DGSI dans le giron de l’ANP. Concrètement, cela signifie :
- La fin des briefings quotidiens au président sans présence d’un officier de liaison militaire.
- Un contrôle accru sur les correspondances entre le contre-espionnage et la présidence.
- Une réorientation des priorités : la lutte antiterroriste (le cœur historique de la DGSI) repasse devant les “risques politiques internes”.
Un équilibre de terreur entre Tebboune et l’ANP
Ce bras de fer discret illustre la réalité durable du régime algérien : aucune transition démocratique véritable n’a eu lieu depuis 2019. Le Hirak a été réprimé, l’opposition muselée, mais le vrai partage des rôles reste celui de 1962 : l’armée détermine les lignes rouges, le président gère l’exécutif quotidien.
Tebboune, affaibli par des problèmes de santé et un mandat contesté, voit son champ de manœuvre se réduire. Son “rêve turc” d’une présidence toute-puissante se heurte à la réalité algérienne : Chengriha contrôle encore l’essentiel des forces vives (DRS ex-Département du Renseignement et de la Sécurité, DGSI, commandement des forces terrestres). En nommant Zahi, il envoie un message clair : “Les services restent sous l’uniforme.”
Scénarios pour 2026-2027 : que peut-il advenir ?
À moins d’un an de l’échéance présidentielle théorique de 2027 (même si des rumeurs circulent sur un possible scrutin anticipé), plusieurs scénarios se dessinent :
- Statu quo sous surveillance : Tebboune termine son mandat sans remettre en cause la prééminence militaire, mais devient un président de plus en plus décoratif. L’armée gère les vrais dossiers (Libye, Sahel, gaz).
- Tentative de sortie : Tebboune, soutenu par une partie de la société civile et des élus locaux, ose une révision constitutionnelle limitée. Chengriha répond par un “rappel à l’ordre” feutré (déplacements de troupes, “fuites” sur une prétendue corruption civile). Le président recule.
- Crise ouverte : Un événement extérieur (attentat, effondrement économique) déclenche une rupture. L’armée impose une solution d’autorité, avec ou sans Tebboune. Le “scénario turc” serait alors enterré pour une décennie.
