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Diomaye Faye, Sonko : anatomie d’une guerre politique pour 2029

Diomaye Faye, Sonko : anatomie d’une guerre politique pour 2029
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Cette guerre n’a pas encore de nom, mais elle a déjà un champ de bataille. À trois ans de la présidentielle, le duo qui avait conquis le pouvoir en 2024 se regarde en chiens de faïence. Officiellement, ils ne sont plus frères – ils ne sont pas encore ennemis déclarés. Mais la violence du silence, les limogeages qui deviennent des signaux, les coalitions qui se répondent : tout dit que Pastef est entré dans l’âge des déchirures.

Rappelons les faits. Avril 2024 : l’ivresse des urnes, l’union fusionnelle, « Diomaye mo Sonko » scandé comme un serment. L’un, président par intérim de la République ; l’autre, Premier ministre et dépositaire de la flamme militante. Beaucoup d'observateurs y voyaient déjà les germes d’une implosion . Il n’aura fallu que deux ans pour que la métaphore de l’attelage cède la place à celle du duel .

Aujourd’hui, Bassirou Diomaye Faye a posé un acte dont la portée n’a rien d’une simple mise au point : exclure formellement tout accord préalable avec Ousmane Sonko pour 2029, réaffirmer la souveraineté du congrès de Pastef, et parallèlement structurer sa propre coalition, « Diomaye Président ». Ce n’est plus de la précaution politique – c’est la déclinaison d’une stratégie de sécession rampante.

Pourtant, celui qui fut le recours héroïque de Sonko – appelé à sauver la candidature du parti lorsque son mentor fut empêché de se présenter – sait qu’il ne peut pas encore claquer la porte. Pas sans risquer de se brûler les ailes. mais il a déjà préparé le terrain.

Il est essentiel de se souvenir que la relation entre les deux hommes repose sur un paradoxe politique rare : une proximité familiale revendiquée (cousins alliés, parfois présentés comme « comme des frères ») doublée d’une asymétrie structurelle. Sans Sonko et sa machine militante, point de victoire en 2024. Mais sans l’immunité judiciaire et l’éligibilité soudaine de Diomaye Faye, point de candidat Pastef.

Deux légitimités se sont ainsi superposées : celle, héritée de la rue et des procès politiques, d’Ousmane Sonko – « le gardien de la révolution »  – ; et celle, électorale et constitutionnelle, de Diomaye Faye, porté par plus de 2,5 millions de suffrages.

Les points de rupture se sont cristallisés autour de trois dossiers. D’abord, le limogeage – ou la marginalisation – de plusieurs responsables identifiés comme proches du Premier ministre au sein de l’administration publique . Ensuite, la nomination d’Aminata Touré, ancienne figure du régime de Macky Sall, à la tête de la coalition « Diomaye Président », vécue comme une provocation par une grande partie de la base pastefienne . Enfin, et surtout, la dissonance sur la ligne économique : là où Sonko prêche un refus intransigeant de toute restructuration imposée par le FMI, Diomaye se veut le garant de la stabilité macroéconomique face à une dette abyssale (132 % du PIB selon les dernières estimations) .

La modélisation des désaccords : trois strates d’une rupture consommée

Nous pouvons distinguer trois couches dans l’éloignement actuel.

La strate institutionnelle – Le conflit est né de l’organisation même du pouvoir. Le président incarne la continuité de l’État ; le Premier ministre, l’incarnation politique du « Projet ». Dans un système présidentialiste, cette dualité est explosive, surtout quand chacun dispose d’une assise de légitimité distincte .

La strate partisane – Pastef reste formellement la propriété politique de Sonko. Le congrès du parti, annoncé pour juin 2026, est devenu le principal outil de pression : c’est lui qui pourrait théoriquement désigner Sonko comme candidat, ou au contraire entériner la candidature de Diomaye. Le président en a parfaitement conscience : il a commencé à relativiser le poids réel de l’appareil partisan (500 000 revendiqués, moins de 100 000 cartes effectives) pour mieux affirmer la supériorité du suffrage universel.

 La strate personnelle – L’émotionnel et le symbolique ne doivent pas être sous-estimés. Sonko a publiquement fustigé une « crise d’autorité » au sommet de l’État . Diomaye, lui, a agi méthodiquement pour constituer un cercle de fidèles autour de sa coalition, parfois au mépris des sensibilités historiques. C’est le drame intime de ces mouvements : on se bat pour une idée, puis contre celui qui l’incarne.

Pourquoi un accord politique est désormais impossible (sauf exception)

Trop d’eau a coulé sous les ponts de la gouvernance. Aucun scénario sérieux ne permet d’envisager un accord bilatéral formel entre Diomaye Faye et Ousmane Sonko pour la présidentielle de 2029. Les raisons en sont multiples.

D’abord, les ambitions sont exclusives : aucun des deux ne peut raisonnablement accepter de s’effacer sans perdre sa raison d’être politique. Ensuite, les bases militantes sont irréconciliables : d’un côté une aile « révolutionnaire » qui exige la purification du système, de l’autre un président qui compose avec les réalités des institutions et des partenaires financiers étrangers. Enfin, le facteur temps joue contre la réconciliation : chaque nomination, chaque réorganisation de coalition creuse un peu plus le fossé.

Modélisons les probabilités :

- Accord tacite de non-agression jusqu’en 2027 : 40 % (intérêt mutuel à gérer la crise économique)

- Accord formel de désignation commune d’un candidat : 5 %

- Rupture ouverte avant les locales de 2027 : 55 %

La porte de sortie paradoxale : le congrès comme arme à double tranchant

C’est là que se situe la finesse – et la dangerosité – de la position de Diomaye Faye. Il a publiquement déclaré qu’il s’en remettrait à la décision du congrès. Mais il sait pertinemment que ce congrès, largement dominé par les fidèles de Sonko, pourrait tout à fait désigner ce dernier comme candidat naturel de Pastef.

Or, c’est précisément le piège qu’il attend. Si le congrès désigne Sonko, Diomaye Faye disposera de la justification politique parfaite pour quitter le parti sans paraître déloyal, en accusant l’appareil partisan d’avoir confisqué la volonté populaire. Il pourra alors se présenter sous la bannière de « Diomaye Président », sa coalition déjà structurée, sans une assise parlementaire et d’une légitimité institutionnelle.

Ce n’est pas un scénario hypothétique – c’est un plan de sortie déjà à l’œuvre. Dans cette configuration, Diomaye Faye ne serait plus l’obligé de Sonko, mais l’homme qui a tenté de préserver l’unité avant d’être contraint de voler de ses propres ailes.

Cette stratégie présente un risque majeur : celui de diviser irrémédiablement l’électorat pastefien et d’ouvrir la voie à une opposition reconstituée. Mais pour un président qui veut briguer un second mandat, le pari est rationnel.

Scénarios de négociation et réactions prévisibles

Trois voies de négociation souterraine restent théoriquement possibles, bien que leur probabilité de succès soit faible.

Scénario 1 – Le compromis institutionnel : Sonko accepte de ne pas être candidat en 2029 en échange de la présidence de l’Assemblée nationale ou d’un poste régional stratégique. Probabilité : faible, car la base ne l’accepterait pas.

Scénario 2 – La candidature d’un tiers : Pastef désigne une figure de consensus, ni Sonko ni Diomaye. Probabilité : très faible – les deux hommes ne s’effaceront pas.

Scénario 3 – La coexistence pacifique jusqu’en 2027 : Les deux camps évitent l’affrontement direct jusqu’aux élections locales, qui serviront de test grandeur nature. Probabilité : moyenne, dictée par les contraintes économiques.

Sur le plan émotionnel, la rupture sera vécue comme un deuil collectif par des milliers de militants. Certains évoquent déjà la « jalousie » ou le « reniement » dans les commentaires en ligne . D’autres appellent à la patience, rappelant que Sonko doit laisser Diomaye accomplir son mandat. Mais l’amertume est bien là. Et elle ne fera que croître.

Il ne faut pas non plus sous-estimer la dimension familiale. Dans les cultures politiques ouest-africaines, trahir un « frère » politique est une faute morale lourde. Diomaye Faye en paiera le prix sur le plan symbolique.

Prospective : 2027, épreuve de vérité ; 2029, confrontation

Les élections locales de 2027 constitueront le premier véritable test des rapports de force. Chaque camp présentera des listes concurrentes, ou au mieux des listes « d’union » sous tension. La performance respective des coalitions déterminera la capacité de négociation de chacun pour 2029.

Sur le plan judiciaire, rien ne s’oppose plus formellement à la candidature d’Ousmane Sonko en 2029, sauf retournement législatif. C’est dire si la bataille sera avant tout politique, et non juridique.

Sur le plan économique, la contrainte est commune : le Sénégal ne peut pas se payer le luxe de deux années de paralysie électorale. Mais cela n’empêche pas les ambitions de s’exacerber.

L’issue la plus probable – du moins aujourd’hui – est une scission consommée d’ici 2028. Diomaye Faye se présentera comme candidat de la coalition présidentielle, Sonko comme candidat de Pastef « authentique ». Le camp du pouvoir aura alors une majorité relative à l’Assemblée, mais une opposition interne renforcée.

Stigmate d’une démocratie qui se dévore elle-même

Ce que nous observons au Sénégal n’est ni une exception ni une fatalité – c’est un classique de la vie politique africaine post-alternance. Le passage de la lutte à la gestion, du mythe fondateur à la réalité des arbitrages, transforme les frères en concurrents, les symboles en calculs.

Diomaye Faye joue son va-tout : il a compris que sa survie politique passait par son émancipation de l’ombre tutélaire de Sonko. Quitte à fracturer le mouvement qui l’a porté. Sonko, lui, joue sa dernière carte : celle de l’incarnation pure, de la fidélité à la promesse originelle.

Le congrès de Pastef, s’il a lieu, ne sera pas un moment de communion – ce sera le théâtre d’un régicide symbolique. Reste à savoir qui, du roi ou du gardien des sceaux, sortira vivant de la cérémonie. Mais dans cette guerre-là, les militants, eux, ont déjà perdu un peu de leur innocence.