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Franc CFA, l’imposture d’une « stabilité » qui appauvrit l’Afrique

Franc CFA, l’imposture d’une « stabilité » qui appauvrit l’Afrique
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Soixante-dix-neuf ans après sa création, le franc CFA continue de diviser. Pour ses défenseurs, la fixité avec l’euro garantirait une stabilité monétaire précieuse. Pour ses critiques les plus avertis, il s’agit d’un héritage colonial qui asphyxie les économies africaines et les maintient dans une dépendance chronique. Deux voix s’élèvent avec une rare clarté : Kako Nubukpo, économiste togolais et commissaire à l’UEMOA, et Ndongo Samba Sylla, chercheur sénégalais et directeur de la région Afrique de l’initiative IDEAS. Leur constat est sans appel : le franc CFA est un obstacle majeur au développement du continent.

Selon Kako Nubukpo, la question du franc CFA dépasse le cadre technique pour toucher à l’essence même de la souveraineté. Invité du podcast panafricain « Notre Afrique », il a martelé un principe fondamental : « Pour moi, l’autonomie stratégique renvoie à la capacité des États africains d’avoir les leviers de souveraineté économique, à savoir le budget et la monnaie. » Avant d’ajouter, avec une force de conviction rare : « Dès qu’il y a société, il y a monnaie, et la souveraineté s’exerce à travers la monnaie. Et donc même si on gère mal notre monnaie, on aurait quand même le droit d’avoir notre monnaie. »

L’économiste togolais dénonce la persistance d’un symbole hérité de la colonisation. Créé le 26 décembre 1945, le franc CFA signifiait à l’origine « franc des colonies françaises d’Afrique ». Si le sigle a été officiellement modifié, Nubukpo refuse l’enfumage sémantique : « Même si, au moment des indépendances, on a dit que CFA ne voulait plus dire colonie française d’Afrique mais communauté financière africaine, il ne faut pas se cacher derrière son petit doigt. Moi, je plaide depuis des années pour qu’on renomme la monnaie qu’on utilise, car la monnaie n’est pas qu’économique. C’est un fait social total, historique, politique, parfois religieux. »

Au-delà du symbole, le système monétaire lui-même est mis en cause. Nubukpo souligne que le franc CFA favorise une économie extravertie : « Quand vous avez le franc CFA, en termes d’incitation, vous êtes plus portés à importer des biens et services de l’étranger plutôt qu’à les produire vous-mêmes. » Il oppose cet état de fait aux pays anglophones comme le Ghana ou le Nigéria, dont les monnaies nationales, bien qu’inflationnistes, contribuent à financer l’économie réelle.

« Le franc CFA est une monnaie pauvre pour des pays pauvres »

Ndongo Samba Sylla porte un regard tout aussi critique, qu’il n’hésite pas à qualifier de « monnaie coloniale aux effets persistants après 80 ans » . Dans une analyse sans concession, il rappelle que la zone franc est la seule zone monétaire coloniale à avoir survécu aux indépendances, grâce à des « procédés idylliques » incluant « cooptation des élites, répression des dirigeants dissidents, chantage et assassinats ».

L’économiste sénégalais s’attaque frontalement à l’argument principal des défenseurs du système : la stabilité monétaire. Il la qualifie de « leurre ». Pour lui, la faible inflation dans la zone n’est pas le fruit d’une politique vertueuse mais « la conséquence quasi mécanique de l’arrimage du franc CFA à l’euro ». Pire, cette stabilité est celle de la stagnation : « Dans nos pays, on a une faible inflation parce que l’économie ne bouge pas, parce que le chômage est structurel et massif. Ce n’est pas une bonne chose. C’est un signe de stagnation. » Il en veut pour preuve le déclin du PIB réel par habitant en Côte d’Ivoire, aujourd’hui inférieur à son niveau de 1978.

Ce constat alarmant est partagé par Kako Nubukpo, qui établit un lien direct entre l’absence de souveraineté monétaire et l’instabilité politique. Pour Ndongo Samba Sylla, cette instabilité n’est pas un hasard : sur les 14 coups d’État réussis dans le monde entre 2020 et 2023, huit ont eu lieu dans des pays utilisant le franc CFA. « C’est le symptôme d’un modèle économique en faillite », tranche-t-il.

Un système qui coûte cher et qui dure 

Le coût de ce système est aussi financier. Ndongo Samba Sylla dénonce l’illusion d’une maîtrise monétaire alors que les réserves de change « ne viennent pas de notre activité économique, elles viennent des emprunts extérieurs ». Sa conclusion est cinglante : « Avec le CFA, on est condamnés à demander l’aumône à ceux qui nous ont imposé cette monnaie. »

Face à ce constat, les deux économistes appellent à une rupture. Kako Nubukpo plaide pour une refonte complète du système monétaire afin qu’il serve la transformation structurelle des économies africaines. Ndongo Samba Sylla estime que « ne pas disposer de cet instrument macroéconomique au niveau national, c’est se priver de la possibilité d’avoir une politique d’autonomie financière, une politique de crédit, une politique industrielle ».

La réforme annoncée en 2019-2020 n’est, à ses yeux, qu’un « tour de passe-passe » , les piliers du système – tutelle française, liberté de transfert et parité fixe – perdurent. Kako Nubukpo abonde dans ce sens, jugeant « surprenant que nous gardions encore le nom de cette monnaie » plus de 80 ans après sa création.

Le franc CFA n’est pas une simple monnaie. Il est, pour ses détracteurs, le symbole d’un rapport de force persistant entre la France et ses anciennes colonies. Les analyses convergentes de Kako Nubukpo et Ndongo Samba Sylla dessinent les contours d’un débat qui dépasse la technique pour interroger la souveraineté, la dignité et l’avenir du continent africain. Un débat que les élites politiques et financières, des deux côtés de la Méditerranée, peinent encore à assumer.