L’Afrique n’est plus seulement l’un des théâtres de la Belt and Road Initiative. Elle en est devenue, au premier semestre 2026, le principal centre de gravité pour les investissements annoncés. Selon le rapport China Belt and Road Initiative Investment Report 2026 H1, le continent a capté 33,5 milliards de dollars, soit 67,24 % de l’ensemble des investissements BRI recensés durant la période. Aucun autre ensemble régional ne s’en approche.
La progression est d’autant plus remarquable qu’elle intervient alors que les investissements chinois dans les 150 pays couverts par l’étude ont reculé globalement à 49,8 milliards de dollars. L’Afrique a donc progressé à contre-courant. D’après le document, ses annonces d’investissement ont bondi de 254 % par rapport au premier semestre 2025, tandis que ses engagements sous forme de contrats de construction ont augmenté de 60,8 % et représenté 17,64 % du total mondial de cette catégorie.
Cette différence de rythme révèle un changement plus profond que la seule hausse des montants. L’engagement chinois en Afrique paraît davantage tiré par la prise de participation et le financement d’actifs que par le modèle historique du grand chantier exécuté par une entreprise publique. Le rapport ne permet cependant pas de déterminer quelle part des annonces a déjà été décaissée ni combien de projets sont effectivement entrés en production.
La nouvelle dynamique africaine repose d’abord sur deux économies. L’Éthiopie a enregistré la plus forte augmentation de l’engagement BRI parmi tous les pays étudiés, avec 18,9 milliards de dollars supplémentaires. Le rapport recense deux annonces majeures, représentant 14,8 milliards de dollars dans la production d’énergie verte et les activités manufacturières qui lui sont associées.
Le projet le plus structurant est porté par Mingyang Smart Energy Group. D’après l’étude, l’accord, initialement présenté sous la forme d’un protocole de 10 milliards de dollars, a été élargi et autorisé en mai 2026 pour atteindre 14,17 milliards de dollars, en intégrant notamment la production d’ammoniac vert. Sa première phase réserve 7,47 milliards de dollars aux actifs physiques de production électrique. Le document souligne qu’il s’agit de l’un des plus importants investissements directs privés étrangers de l’histoire éthiopienne.
L’Afrique dans les engagements chinois de la BRI
L’Égypte constitue l’autre pilier de cette concentration. Ses annonces d’investissement BRI ont atteint 12,2 milliards de dollars, tandis que l’engagement total y a progressé de 9,7 milliards. Le pays est surtout le premier bénéficiaire de l’engagement chinois dans les métaux et les mines grâce à un projet sidérurgique de 10 milliards de dollars.
Ce projet égyptien éclaire la logique industrielle du mouvement. À l’échelle de la BRI, les métaux et les mines ont attiré 21,8 milliards de dollars au premier semestre, mais près de 80 % de cet engagement concernait la transformation plutôt que l’extraction. Le rapport précise que 85 % des investissements du secteur, soit environ 13 milliards de dollars, ont été orientés vers des activités de transformation. Pour l’Afrique, l’enjeu n’est donc plus seulement l’accès chinois aux ressources, mais l’implantation de capacités industrielles en aval. Le document ne fournit toutefois pas de ventilation complète par pays africain, ni d’indication sur la part de valeur ajoutée qui restera localement.
L’énergie verte progresse, le charbon résiste
L’Éthiopie place également l’Afrique au cœur du virage énergétique de la BRI. Selon le rapport, les engagements chinois dans l’énergie ont atteint 36,3 milliards de dollars au premier semestre 2026, dont 56 % dans les renouvelables. L’énergie verte et l’hydroélectricité ont totalisé 20,1 milliards de dollars. Le poids du projet éthiopien montre que le continent participe directement à cette inflexion, à la fois comme lieu de production électrique et comme base envisagée pour l’ammoniac vert et les équipements associés.
Cette trajectoire n’est pourtant pas homogène. Le rapport rappelle que le Nigeria demeure, depuis 2013, le troisième pays de la BRI par le volume cumulé d’engagement énergétique chinois, avec 28 milliards de dollars. Parallèlement, une nouvelle centrale à charbon a été annoncée en Zambie et doit encore franchir plusieurs étapes d’approbation. Le corps du document et sa référence annexe évoquent une capacité de 600 MW, alors que le résumé liminaire mentionne 660 MW. Cette incohérence interne invite à retenir le projet avec prudence.
La coexistence des renouvelables, du gaz et du charbon traduit moins une transition linéaire qu’une diversification des actifs. Le document précise en outre qu’aucun engagement dans les systèmes de distribution, tels que les postes électriques et les lignes, n’a été recensé au premier semestre 2026, même si certains projets de stockage par batteries apparaissent. Il ne permet donc pas d’établir si l’expansion de la production africaine s’accompagne d’investissements suffisants dans les réseaux.
Le second basculement concerne les financeurs. D’après cette étude, la part des entreprises chinoises privées dans la valeur totale des engagements BRI est passée de 12,5 % en 2020 à 47,7 % au premier semestre 2026. Ces groupes dominent désormais les investissements, souvent financés sur leur propre bilan, tandis que les entreprises publiques restent prépondérantes dans la construction.
L’Afrique est au centre de cette évolution. Mingyang, qui porte le grand projet éthiopien, représente à elle seule 36,5 % des investissements BRI chinois recensés dans le monde sur la période. En Égypte, le changement passe aussi par le montage financier. Le rapport cite plusieurs projets de stockage par batteries réalisés par des entrepreneurs chinois et soutenus par un financement senior pouvant atteindre 223,5 millions de dollars de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement.
Ce schéma s’éloigne du financement classique par les banques publiques chinoises, souvent adossé à des garanties du pays hôte. Le document souligne que les contrats récents s’appuient davantage sur des prêts syndiqués et des partenaires multilatéraux. Pour les économies africaines, cette évolution modifie la répartition du financement et du risque, même si le rapport ne détaille ni les garanties, ni les taux, ni les conditions de remboursement propres aux projets africains.
Le Maroc, plateforme industrielle dans la recomposition commerciale
L’étude avance enfin une explication géoéconomique à l’attrait africain. Les tensions tarifaires avec les États-Unis et l’Union européenne pourraient inciter les entreprises chinoises à localiser davantage leur production dans des pays bénéficiant de conditions d’accès différentes à ces marchés. Le rapport présente cette hypothèse comme l’une des raisons possibles de la vigueur des investissements en Afrique, sans en mesurer précisément l’effet.
Le Maroc en fournit l’exemple le plus directement cité. Selon le document, des constructeurs automobiles européens et chinois y investissent afin de tirer parti de coûts de production plus faibles et de la proximité du marché européen. Le Royaume apparaît ainsi moins comme une destination périphérique de la BRI que comme une plateforme potentielle d’articulation entre capitaux chinois, tissu industriel africain et débouchés européens. Aucun montant propre au Maroc n’est toutefois communiqué dans le rapport pour le premier semestre 2026.
La poussée chinoise place l’Afrique au croisement des secteurs que le rapport considère comme les prochains moteurs de la BRI, notamment l’énergie verte, la transformation des minerais, les véhicules électriques, les batteries et les technologies industrielles. Elle ouvre la possibilité d’un engagement plus productif, davantage orienté vers la transformation et la fabrication que vers la seule extraction ou l’exécution d’infrastructures.
Cette lecture doit néanmoins rester prudente. Les données sont préliminaires, incluent des contrats signés et des annonces d’investissement clairement documentées, et sont appelées à être actualisées. Le rapport ne renseigne ni les emplois créés, ni le contenu local, ni les recettes fiscales attendues, ni les calendriers de décaissement. La véritable portée du record africain dépendra donc moins du volume annoncé que de la capacité des projets à entrer en exploitation, à développer des chaînes de valeur locales et à relier production énergétique, transformation industrielle et accès aux marchés.
