Car derrière les unes enflammées et les passes d’armes feutrées se cache une vérité inconfortable: le pouvoir aime les duels. Ils détournent le regard des caisses vides, des réformes qui toussent et des promesses qui prennent l’eau. Et pendant que Diomaye et Sonko jouent à qui sera le gardien du temple, l’ancien monde, lui, reprend sans bruit ses quartiers.
Cette situation n’est pas nouvelle. Elle porte même un nom: l’ingratitude des héritiers. Chaque révolution en a offert une scène tragique. En France, Robespierre, héros de 1789, finit guillotiné par ceux qui l’acclamaient hier. La fraternité révolutionnaire, nous dit l’histoire, ne survit jamais à la conquête du fauteuil.
En Russie, Trotski en fit l’amère expérience. Organisateur génial de la Révolution d’Octobre, il devint pour Staline un ennemi à éliminer. Il mourra assassiné au Mexique, loin du peuple qu’il avait cru porter. En Chine, Mao brisa sans état d’âme Liu Shaoqi, figure historique du parti devenue trop indépendante pour ne pas déranger.
L’Afrique n’est pas en reste. Au Kenya, Jaramogi Oginga Odinga, héros de l’indépendance et premier vice-président, osa critiquer le népotisme de Jomo Kenyatta. Il fut poussé vers l’opposition et mourut marginalisé – lui qui avait pourtant porté Kenyatta au pouvoir. En Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny écarta brutalement Jean-Baptiste Mockey, son bras droit historique et véritable co-fondateur du parti unique. Il lui préféra Philippe Yacé, plus docile. En Afrique du Sud, Winnie Mandela, figure brûlante de la lutte anti-apartheid, fut écartée par Nelson Mandela, jugée trop radicale. La « mère de la nation » devint une opposante marginalisée.
Le Sénégal n’est pas une exception
Le Sénégal pensait échapper à ce mécanisme. Il n’en est rien. Senghor et Mamadou Dia en 1962, Wade et Idrissa Seck en 2004… Chaque tandem victorieux a connu sa brouille. Aujourd’hui, c’est au tour de Diomaye et Sonko.
Personne n’ignore la chronologie au sein de Pastef: Sonko fut l’étincelle, la voix, la tempête qui a réveillé une génération. Diomaye en est devenu le président, porté par une confiance populaire qu’il n’a pas construite seul. Le propriétaire affectif, c’est Sonko. Le locataire institutionnel, c’est Diomaye. Et cette asymétrie rend la cohabitation impossible.
Les signes ne trompent plus: au lieu de trancher, Diomaye contourne. Au lieu de nommer, il diffère. Les nominations de proches de Sonko sont bloquées. Les apparitions télévisées laissent présager beaucoup de commentaires. Et les journalistes s’interrogent chaque soir: «Qui va gagner ?»
Mais cette guerre des ego remplit une fonction politique précieuse. Elle noie l’opposition, que plus personne ne voit. Elle occupe l’espace public, empêchant les questions qui fâchent sur le coût de la vie, l’emploi des jeunes ou la réforme foncière. Et elle crée un sentiment d’urgence permanente, justifiant que rien ne change vraiment.
Le faux-jeu est parfait : personne n’a intérêt à ce que la crise cesse. Diomaye apparaît comme le rempart contre le chaos. Sonko reste sous les projecteurs. Les médias vivent de ces polémiques. Et l’ancien régime, en silence, reprend les leviers que les révolutionnaires, trop occupés à s’observer, laissent vacants.
Car les révolutions ne tombent jamais sous les coups de leurs adversaires. Elles s’effritent quand les héritiers commencent à oublier à qui ils doivent leur place. Là est la vraie tragédie sénégalaise: Diomaye et Sonko se regardent en chiens de faïence pendant que le pouvoir leur glisse entre les doigts.
Le peuple, lui, regarde. Il attend. Et il commence à se lasser. Parce qu’un reality show, même bien joué, finit toujours par lasser quand la vie, elle, continue de coûter cher.
Tant pis pour les acteurs. Tant pis pour le Sénégal ?
